Les pseudos

(Quelques réflexions que m'ont inspiré les deux semaines d'hospitalier à Figeac)

par Gilbert BUECHER

Sur Marie, la cloche de la domerie d’Aubrac l’on peut lire : « Deo jubila, Clero canta, Demones fuge, Errantes revoca, Maria » (Crie de Joie pour Dieu, Chante pour le clerc, chasse les démons, rappelle les égarés, Marie). L’inscription sur cette cloche, dite des perdus, fait bien sûr référence aux égarés spirituels. Arrivés à Figeac, bien qu’ayant traversé Conques, ils sont encore très nombreux ces égarés spirituels. Comme l’écrivait Mr Mollaret (Fondation Parou) dans son édito du 25 juillet : « quand on évoque le Chemin de saint Jacques, l’on parle plus du Chemin, que de saint Jacques. Ce qui signifie que l’on privilégie plus l’horizontalité du Chemin, Ultreïa à la verticalité de Suseïa et de ce fait l’on ignore totalement la transcendance de Deus adjuva nos.
Sur ce « pélérinodrome » qu’est devenue la via Podiensis les pèlerins sont de moins en moins nombreux en juillet/août Ils sont maintenant remplacés par de très nombreux randonneurs qui empruntent le GR 65 pour une semaine ou quelques jours à peine, profitant ainsi des infrastructures (hébergement, balisage, ravitaillement, etc.) très complètes. Ces randonneurs, pseudo-pèlerins prolifèrent au rythme des punaises de lit et ont une caractéristique commune : ils ne croient plus en Dieu, ils privilégient la « religion de l’Homme », c'est-à-dire une religion athée. Cette religion qui n’a plus pour but de relier l’homme à Dieu, mais les hommes entre eux. C’est l’athéisme humaniste, voire humanisant qui a remplacé la foi du pèlerin des origines.
Les vertus théologales n’ont donc plus qu’un sens humain : on croit en l’Homme, on espère en l’avenir de l’humanité, grâce à la Science et au progrès, et l’on aime son prochain en tant que tel et non plus en tant que Frère et Fils du même Père. Dans une telle perspective, le Christ n’est plus que le Chef de la communauté, et c’est pour cela que « Dieu est mort en Jésus-Christ ». Certains vont même plus loin et ne voient en Jésus-Christ qu’un « agitateur social ». Pour eux, il n’est plus question de la « vie éternelle » et le Royaume de Dieu n’est plus que la cité terrestre à construire. Il n’y a dès lors que l’homme qui compte, son travail et son action sur le monde entraînant ainsi la négation de Dieu. Il en résulte donc une pseudo-religion, la « Religion de l’Homme» dont l’existence sera aussi éphémère que le règne de l’Antéchrist à la fin des temps.
La procession des hypostases sera maintenant remplacée par le cortège des nouvelles techniques de développement personnel (gestalt, jeux de rôle, systémique, training mental, rebirth, mais aussi expression corporelle, relaxation, sophrologie, etc.) dont l’objectif est une meilleure connaissance de soi pour un mieux être, un changement personnel et une meilleure efficacité.
L’on assiste à la création d’un ésotérisme occidental et oriental qui puise dans un véritable univers symbolique (sagesse antique, druide, cathare) et propose des pratiques anciennes réactualisées (astrologie, numérologie, voyance, yi king, zen, tarot, méditation, magnétisme, etc.) et de nouvelles pratiques (channeling, dialogue avec l’ange, transcommunication, régression dans les vies antérieures). L’objectif est toujours le développement de soi, le changement de conscience et un usage individuel du « sacré ».
De même, un intérêt effectif s’exprime pour tout ce qui est le retour à la nature, les produits biologiques, la géobiologie, la diététique, la médecine douce, la gymnastique, le yoga, le massage, etc. Il s’agit de maintenir en bonne santé notre corps tout comme d’assurer le devenir de la planète. Bien évidemment, il n’y a pas de mal à se faire du bien, c’est même très agréable, mais ce faisant, le discours de ces pseudo-pèlerins devient non religieux, non dogmatique, il est même assez critique face aux religions instituées. Car plus on pratique cette pseudo-religion, plus l’on s’éloigne de Dieu. Malheureusement.
Dans tous ce fatras new-âge, l’homme à le sentiment d’être livré à lui-même, de devenir, grâce à la Science et au Progrès, maître de lui-même et de l’Univers et finalement de s’appartenir. Il a oublié l’ancienne religion, celle qui était essentiellement le « culte de Dieu ». Dans ce culte, l’existence de Dieu, ou plutôt sa Réalité, doit apparaître à l’homme comme une évidence immédiate. Toute autre attitude conduisant irrémédiablement au rationalisme ou à l’agnosticisme qui débouchera infailliblement sur l’athéisme qui est malheureusement le lot de la majorité de nos contemporains.
Cette absence  de Dieu dans le quotidien est invisible et insidieuse. Elle fait dériver facilement, en prenant toutes les apparences du naturel et du vrai, soit, par exemple, selon les tempéraments, vers l’intellectualisme rationalisant, rassurant, coincé entre théologie et philosophie, avec quelques petits coups, évidemment, de mysticisme bénin et molletonné par-ci par-là, pour le « look » et « l’équilibre spirituel », soit encore vers la sentimentalité humanitaro-conviviale, lesquelles choses d’ailleurs ne sont pas en elles-mêmes mauvaises, plutôt bonnes, même, à leur place, mais constituent néanmoins tout ce qu’on veut sauf ce qui est demandé pour la réalisation spirituelle.
Dieu n’est pas une sorte d’énergie impersonnelle qui flotte quelque part et se meut ici et là et que l’on pourrait attraper comme un pompon sur un manège. Dieu est réel. Il est le créateur de l’univers et, par amour, il veut établir une relation avec nous. Dans Actes 17:28, nous lisons: “car en lui nous avons la vie, le mouvement et l’être”. Et Jean de rajouter dans son prologue : « La Vraie Lumière était celle qui éclaire tout homme venant en ce monde. Il était dans le monde ; le monde a été fait par Lui, et le monde ne l’a pas connu. Il est venu chez Lui, et les Siens ne l’ont pas reçu. » (Jn 1,9-11)
Le problème, de ces pseudos-pèlerins est qu’ils sont incapables de reconnaître leur propre divinité malgré la grâce que leur confère le baptême. Pourtant, tout nous dit que l'idée fondamentale est que Dieu est présent au fin fond de nous-mêmes. Nous sommes des dieux, mais nous l’avons oublié. Pourtant nous pouvons découvrir le pouvoir illimité qui est en nous en éliminant une à une les couches d'illusions, les voiles et l’épais bandeau qui nous empêchent de Le voir. Ainsi, nous vivons une époque où notre compréhension de Dieu doit être intériorisée: du Dieu Tout-Puissant, extérieur et inaccessible au Dieu comme force dynamique et créative au cœur même de tout être: Dieu comme Esprit.
Dès lors, Dieu ne chemine plus avec les pèlerins de juillet/août sur la via Podiensis, sauf dans le cœur de certains. Tous les autres sont des promeneurs, au mieux des randonneurs sur le GR65. Les vrais fossoyeurs de l’authentique Chemin ne sont pas (comme tout le monde pourrait le penser) les marchands du Temple qui se sont légitimement installés tout le long, mais sont en réalité: le saucissonnage en courte périodes, la malle postale et Transbagage, et en fin de compte les hospitaliers qui ont fini par accepter n’importe quoi…

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St Donatien

Mercredi 24 Mai 2017